Tu n'es pas seul

Tu n'es pas seul

Itinéraire d'un converti depuis les ténèbres — contre-culture, complotisme, paganisme, gnose, et le long chemin vers l'Église catholique.

Témoignage personnel

Cet article est un récit de vie personnel. Il ne comporte pas de balisage FIDES / OPINIO / SPECULATIO — ce n'est pas de la théologie, c'est un témoignage. Ce que vous lisez ici engage uniquement l'auteur.

Ce texte est un compte-rendu de terrain, celui d'un homme qui a cherché la vérité dans tous les mauvais endroits avant de la trouver là où il ne l'attendait pas.

Je ne suis pas encore un catholique complet au sens sacramentel. Je suis en chemin. J'ai été baptisé enfant, sans formation, sans suite. Le sacrement était là, enfoui sous des années d'errance. Ce texte est le récit de ce long retour.

I. La tour de 13 étages

Je suis né dans une cité. Enfance ordinaire, à ceci près qu'elle avait ses propres complications, que la séparation de mes parents vient brusquement amplifier vers mes sept ans. De là, tout bascule.

Ma mère, pour combler le vide, se tourne vers l'invisible. Tirage de cartes, runes, oracles, et surtout, les communications avec les morts. Pendule. Écriture automatique. Ma sœur, de neuf ans mon aînée, pratique sous son influence.

Je grandis dans cet appartement au dernier étage d'une tour de treize étages avec la conviction que quelque chose y habite aussi. Les manifestations que j'y ai vécues — je ne les nomme pas toutes. Ma sœur aujourd'hui nie tout en bloc. Moi j'ai des souvenirs très clairs. La vérité est probablement entre les deux, amplifiée par un cerveau d'enfant, mais pas entièrement inventée.

Mon père, lui, est absent — exclu par ma mère, y compris lors d'une séance de spiritisme où les "esprits" au pendule refusaient sa présence. Ce soir-là, il m'a pris par la main et m'a emmené dehors. C'est l'un des gestes paternels dont je me souvienne avec le plus de clarté.

Ma mère sort beaucoup la nuit. Elle emmène ma sœur. Je reste seul dans l'appartement hanté avec les animaux.

Ma seule échappatoire : la télévision. M6 et MTV diffusent de la musique tard le soir. La SNES aussi — des heures entières à m'y perdre. Je mets le son fort, très fort, de peur d'entendre ou d'entrevoir du coin de l'œil quelque chose que je ne veux pas voir.

C'est comme ça que je rencontre Rob Zombie. Dragula. Un homme qui se déguise en monstre, qui n'a pas peur des créatures de la nuit, qui leur ressemble. Sa musique tonitruante semble les chasser. Et puis Meshuggah, aperçus sur MTV avec New Millennium Cyanide Christ, ce clip absurde qui me fait rire, sur une toile sonore mécanique et massive qui m'écrase et me rassure en même temps. Le bruit comme rempart. Le chaos comme ordre.

J'ai trouvé mon armure.

II. Le clown et ses masques

L'adolescence arrive avec ses paradoxes. Ma mère rencontre quelqu'un de bien qui apporte de la stabilité. Mais mon père réapparaît aussi, et ces années-là laissent des traces que je porte encore.

Ce que je retiens surtout : j'apprends très tôt à me fondre dans la masse. C'est une forme d'intelligence de survie. Ça laisse aussi des empreintes profondes sur le rapport à soi-même, à l'autre, à la confiance.

Au collège, le masque devient un personnage. Face à des camarades qui ne peuvent pas comprendre ce que j'ai traversé, je deviens un clown chaotique. Jackass dans l'esprit. Je me fais une bande de potes solide, mais derrière le masque, je reste seul avec ce que j'ai vu et vécu.

Le metal, lui, continue son travail. Heaven Shall Burn devient mon groupe de chevet : antifascistes, végans, anti-religieux, une chanson qui s'appelle You Will Be Godless. Tout ce que je suis censé aimer à cet âge-là. Rotten Sound pour le nihilisme pur, The Red Chord pour les cartographies sonores de la folie. Je ne le formule pas ainsi à l'époque, mais je cherche des musiques qui nomment ce que je ne peux pas dire.

Je découvrirai plus tard que j'écoutais sans le savoir beaucoup de groupes portant des messages de lumière malgré l'esthétique sombre. À croire que quelque chose en moi cherchait déjà, même sans le formuler.

III. La vie normale qui s'effondre

À dix-huit ans, je veux une chose simple : une vie normale. Une fille rencontrée à quinze ans, un appartement, un travail. Je la suis pour ses études. Ça ne tient pas. Je rentre.

Et dans le vide laissé par cette séparation géographique, je commence à me politiser. Je regardais des médias que je ne nommerai pas ici — complotistes, chargés politiquement. Le complotisme, honnêtement ? C'était une belle pommade pour mes propres échecs. Remettre tout sur la faute d'une communauté, c'est toujours plus simple que de se regarder en face.

Ça m'apporte aussi le sentiment d'être celui qui voit — moi je sais, moi je ne suis pas un esclave. Une conscience de la valeur du travail sur certains points, mais un sentiment de supériorité qui me fera lâcher beaucoup de choses en cours de route.

À vingt-quatre ans, ma compagne de l'époque et moi nous séparons. Je la remercie. Nous n'étions pas faits l'un pour l'autre, et j'avais construit une fausse vie qui ne me ressemblait pas. Ma mère enfonce le clou au pire moment. Cette destruction, bien qu'extrêmement douloureuse, sera totalement salvatrice.

C'est pendant ces mois-là qu'August Burns Red tourne en boucle. Un groupe de metalcore chrétien, je ne le sais pas encore vraiment, ou plutôt je refuse de trop y penser. Mais quelque chose dans cette musique tient debout quand moi je ne tiens plus.

IV. Sous le pont ferroviaire

Quelques mois de colocation qui finissent mal. Excès en tout genre. Et une nuit.

Cette période a sa bande son : Regarde les Hommes Tomber, Déluge, Au Dessus. Du black metal français, sombre et dense, qui ne cherche pas à consoler. Des musiques qui regardent l'abîme en face sans prétendre qu'il n'existe pas. Je ne cherche pas à fuir le fond — j'y suis déjà.

Une nuit où je me retrouve sous un pont ferroviaire.

Je formule une prière, la première vraie prière de ma vie, brute, sans forme, sans catéchisme.

Si tu existes, si je ne dois pas en finir là — c'est maintenant.

Trois étoiles filantes alignées traversent le ciel.

Je fonds en larmes. Je rentre.

Je ne l'explique pas. Je ne cherche pas à convaincre. Je dis ce que j'ai vu.

Quelques jours plus tard, mon colocataire fait une tentative de suicide devant moi. Ma sœur, sentant que quelque chose ne va pas, envoie mon père me chercher en urgence. Je me retrouve chez lui.

Et c'est là que commence vraiment la recherche.

V. Le pneumatique et les cathédrales

Paganisme. Gnosticisme. Et une rencontre, sur un forum lié à une chaîne YouTube qui parlait d'occultisme.

Ce forum devient un Discord. J'en deviens modérateur. Et j'y rencontre celle qui est aujourd'hui la femme de ma vie, arrivée là par hasard, fascinée par l'histoire, peu convaincue par tout le reste, mais ouverte.

Elle n'est pas là pour l'ésotérisme. Elle atterrit sur ce Discord par curiosité historique et découvre un monde perché qu'elle regarde avec bienveillance sans y adhérer. Mais elle a quelque chose que je n'ai pas : une foi silencieuse, christocentrique, non construite. Pour elle, Jésus est simplement le meilleur des hommes, et le fait que son message traverse deux millénaires et toute la planète la fascine profondément. Pas de système théologique, pas de gnose. Juste une évidence tranquille.

Cette foi sans armure intellectuelle fait peut-être plus pour ma conversion que toutes mes lectures. On ne débat pas longtemps avec quelqu'un qui a la paix.

Elle veut se faire baptiser. Nous cheminons ensemble.

Nous visitons les cathédrales de France. Elle pour l'aspect historique et architectural. Moi pour y chercher des traces du Démiurge, avec toute la psychologie gnostique du pneumatique que je trimballe encore.

Ces voyages ont leur musique : Cloudkicker, l'album The Discoverie. Une musique instrumentale, sans paroles, qui laisse la pensée errer. Dysphoria, Viceroy — des titres qui sonnent comme des espaces ouverts, ni lumière ni ténèbres franches. Le son parfait pour quelqu'un qui cherche sans savoir ce qu'il cherche.

Ce mécanisme gnostique (celui qui sait, celui qui voit, pendant que les autres sont des hyliques, des PNJ modernes) est exactement le même que mon ancien complotisme. Juste habillé différemment.

Ma compagne regarde tout ça avec humour. Elle n'est pas dans le jugement. Mais un jour elle pose simplement : "Tu es qui, toi, pour savoir mieux que tout le monde ?"

Je n'avais pas de réponse, hormis les grognements intérieurs d'un ego surdimensionné qui refusait de capituler.

Pendant ce temps, au fil des visites, quelque chose se dépose. L'art chrétien. La philosophie chrétienne. Je l'étudie en confrontation avec les cultes à mystère — l'Orphisme en particulier, cet Orphée/Zagreus que les Grecs eux-mêmes débattent comme préfiguration christique. Je sens quelque chose converger sans pouvoir le nommer.

VI. "On va arrêter de se regarder en chien de faïence ?"

Février 2019. Ma compagne décide qu'il faut visiter Notre-Dame de Paris.

Nous entrons. La cathédrale est noire de monde, touristes et messe simultanée au fond. Chaos de présences.

Et je suis pris d'une tristesse intense, inexplicable. Je retiens mes larmes. Je ne veux pas que ma compagne me voie comme ça.

Et j'entends (ou je ressens, la frontière est difficile à tracer) quelque chose d'une clarté absolue :

"On va arrêter de se regarder en chien de faïence ? Tu n'as plus beaucoup de temps."

Rien d'une citation d'Évangile ou d'une formule religieuse. Du direct, presque impatient. Et dans ma tête, j'ai très bien compris qui c'était — le Christ sur sa croix, mal éclairé, tout au fond, au milieu de tous ces gens.

Deux mois plus tard, j'allume mon ordinateur et je vois Notre-Dame brûler en direct sur YouTube.

Je suis superstitieux. Et j'y vois intérieurement un signe, difficile de faire autrement.

La reddition ne vient pas d'un coup. Je passe encore par le protestantisme, le christianisme anarchiste de Jacques Ellul (que j'apprécie toujours d'ailleurs), une recherche personnelle du Christ sans institution. L'orthodoxie celtique. L'orthodoxie russe.

Aux alentours de mes trente-trois ans, je m'avoue catholique.

Avouer — oui. C'est le bon mot. Une reddition finale de mon ego gnostique.

VII. La preuve par les démons

Ma conviction ne vient pas du sentiment. Elle vient d'un raisonnement.

Le paranormal, je le connais depuis l'enfance. Ma mère m'achetait des revues sur le sujet à peine à neuf ans. Les OVNI, les entités inexpliquées, le mystère des phénomènes non-humains : c'est un terrain que j'arpente depuis longtemps, y compris à travers mes errances complotistes de la vingtaine. Un fil rouge que je n'avais jamais vu comme tel.

En creusant la question de ces phénomènes, et en cherchant ce que les différentes traditions chrétiennes en disaient, je comprends qu'ils renvoient, quand ils ne sont pas d'origine naturelle ou psychologique — à l'angélologie. Anges. Démons.

Et là, une question concrète s'impose : comment combattre ?

J'observe un fait que personne ne conteste vraiment, même parmi les autres confessions : sur toute la planète, les seuls qui exorcisent pour de bon sont les exorcistes catholiques. Les protestants, les rabbins, les imams, les praticiens new age — dans les cas de possession avérée, ils finissent tous par passer par un prêtre catholique. Ce qui, soit dit en passant, ne leur plaît pas du tout.

J'ai cherché la vraie Église, y compris chez les sédévacantistes. Et j'en suis arrivé là : la vraie Église est là où est Jésus. Si seuls les exorcistes catholiques ont l'autorité d'expulser les démons au nom du Christ — j'ai ma réponse.

De la logique pure.

Et quelque part dans ce raisonnement, je comprends pourquoi August Burns Red tenait debout dans mes pires moments. Pourquoi je découvre maintenant Renascent, Crimson Moonlight, Becoming the Archetype, Symphony of Heaven, Impending Doom. Des groupes de metal extrême ouvertement chrétiens — une réalité que j'ignorais presque entièrement. Tout ce que j'écoutais dans le noir cherchait déjà la lumière. Je ne le savais pas.

VIII. Tu n'es pas seul

Si je pouvais retourner en arrière et parler à l'enfant seul la nuit dans la tour de treize étages — les yeux rivés sur l'écran cathodique, le son fort pour ne pas entendre les morts — je ne lui dirais qu'une chose :

Tu n'es pas seul. Même quand tu le crois.

Pas davantage. Si j'en disais plus, je changerais tout ce qui m'a amené ici. Les grandes souffrances aussi ont une direction. Ma compagne. Le Christ. Ce chemin.

Je ne suis pas encore un catholique complet. Je n'ai pas encore reçu tous les sacrements. Ce que j'écris ici vient d'un pèlerin qui transmet ce qu'il découvre en marchant.

Mais je sais maintenant que les trois étoiles filantes cette nuit-là n'étaient pas un hasard.

Et toi qui lis ceci depuis tes propres ténèbres, quelle que soit la forme qu'elles prennent, je te dis la même chose.

Tu n'es pas seul.

[ FIN DE TRANSMISSION ]

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